IIIe au VIe dimanche après l’Epiphanie

La répétition de l’introït Adoráte Deum par Bernard Lorber



Commentaires des pièces de cette messe par Dom Baron.

INTROÏT

LE TEXTE

Adorez Dieu, tous ses Anges.
Elle a entendu et elle s’est réjouie, Sion ;
Et elles ont bondi de joie, les filles de Judée.

Ps.Le Seigneur règne, qu’elle exulte, la terre,
Et qu’elles soient dans la joie, toutes les îles. Ps. XCVI, 7-8, 1.

Le Psaume XCVI dans la Vulgate porte en tête : De David, quand son pays lui fut rendu. C’est un chant d’action de grâces, dans lequel le Prophète royal se sert des images les plus éclatantes pour décrire la façon merveilleuse dont Dieu est venu à son aide.

La nuée l’enveloppe…
Le feu marche devant lui…
Ses foudres illuminent le monde…
Les monts coulent comme la cire à son aspect…

Soudain au milieu de cette scène terrifiante ; une voix donne un ordre :
Vous tous ses anges, adorez-le.

C’est alors la joie du peuple :
Elle a entendu, Sion, et se réjouit…

Il faut évidemment aller plus loin que l’événement historique qu’il célèbre si l’on veut avoir tout le sens de ce Psaume.

Par delà la terre d’Israël rendu au peuple de Dieu, c’est la terre entière – entendue au sens de tout le monde créé – rendue totalement et définitivement à Dieu au dernier jour. Dans le cadre grandiose des éléments bouleversés qui préparent sa venue, le Christ donne aux Anges l’ordre de se courber devant Dieu, montrant par là qu’il est le maître des esprits les plus hauts, que tout lui est soumis, qu’il a tout en main pour remettre tout au Père ; ce dont les élus se réjouissent.

Telle est l’interprétation stricte du texte de la Vulgate. – Il y en a une autre qui est plus dans l’idée générale du Psaume. Le mot que la Vulgate après les Septante a traduit par Angeli est dans le texte hébreu Elohim. Il signale tous les êtres surnaturels, anges ou démons ; selon le contexte, il s’entend bien ici des idoles, ou mieux encore des démons dont elles étaient en fait les représentations. Ce sont eux qui se prosternent et, c’est de voir leur foi justifiée dans cette adoration du Christ par toutes les puissances qui lui furent opposées, que les élus se réjouissent.

Dans le cadre des derniers dimanches après l’Epiphanie – car cet Introit est celui de tous ceux qui peuvent suivre – le sens de ces deux versets n’a pas à subir la moindre adaptation. Ils entrent d’eux-mêmes dans l’idée qui continue d’occuper l’Eglise depuis la fête : la manifestation de la Royauté du Christ. Le premier Dimanche, les Anges l’adorent dans l’éternité : « Sur un trône élevé, j’ai vu siéger un homme que la multitude des anges adorent ». Le second, c’est la terre qui est appelée à lui rendre hommage : «  que toute la terre t‘adore ». Ici, ce sont toutes les puissances supra-terrestres, au jour de l’Epiphanie suprême.

On notera l’à-propos et la grandeur que revêt, dans ce développement progressif, l’interprétation du mot Angeli dans le sens de l’hébreu : le Christ courbant les puissances rebelles à ses pieds, achevant ainsi par ce geste qui les écrase à jamais la lutte qu’elles n’ont cessé de mener contre lui depuis le commencement. « Alors viendra la fin, lorsqu’il aura remis le royaume à son Père, après avoir anéanti toute principauté, toute domination, toute puissance ». (I Cor. XV, 24.)

Quelle que soit l’interprétation que l’on choisisse, il faut faire grande attention à la forme très dramatique que prennent ces deux versets isolés de leur contexte. Les chanteurs auront donc à être d’abord le Christ glorieux qui commande, puis le prophète qui rapporte la scène ou, mieux encore, l’Eglise qui évoque sur les paroles du Psaume ce que sera le triomphe de son Chef, et qui en jouit déjà, car depuis la résurrection du Christ cette parole ne cesse d’être entendue des anges, bons et mauvais, dans la joie… ou dans la rage.

LA MÉLODIE

Elle est incontestablement revêtue d’autorité dans la première phrase ; la douceur n’en est pas exclue mais c’et bien une volonté qui s’impose. Cette volonté, très nette dès l’intonation sur l’impératif de adorate – la double note est en effet une bivirga épisématique, la voix s’y appuie donc et va se renforçant vers l’accent tonique, lui-même quelque peu élargi – s’accentue et se renforce sur l’accent de Déum et sur le salicus de omnes, et atteint toute sa puissance sur la bivirga de Angeli, elle aussi épisématique. On notera enfin que la cadence a quelque chose de brusque, les trois notes de éjus n’ayant aucun signe d’allongement. Ce n’est pas à dire que le ton doive être rude. Si on fait le Christ s’adressant aux Anges il faut même que toute la phrase soit pénétrée de sa douceur, mais qu’elle soit ferme aussi, puisque c’est précisément son autorité de Roi universel qu’il manifeste. Si on le fait parler aux démons, elle aura, il va de soi, plus de mordant en même temps qu’un accent de triomphe.

Dans les deux autres phrases, c’est la joie. Elle est très marquée dans les rythmes binaires de laetata est, dans la broderie légère et si gracieuse de et exultavérunt et jusque dans la quinte descendante de filiae, si expressive d’un bonheur profond. Joie de l’Eglise qui voit le Christ et tous ses membres, un dans l’adoration éternelle du Père, accomplissant enfin le geste en vue duquel tout a été fait.

Un autre sentiment se fait jour dans la dernière incise ; la tendresse qui s’éveille dans l’âme à l’idée des « filles de Juda ». Le mot est à prendre dans un sens poétique. Il s’agit des villes de Judée, filles de Jérusalem, mais pour nous, c’est toute la Jérusalem céleste, toute la terre de Dieu et son peuple d’élus, qui est évoquée là et enveloppée de respect et d’admiration. La montée sur la dernière syllabe de Judae et surtout la répercussion sur la clivis avec le rebondissement léger sur le pressus, avant la retombée finale, en rendent fort bien les nuances délicates.

Selon l’interprétation que l’on donnera au texte, la première phrase sera plus douce ou plus forte, pour ne pas dire plus dure. La technique sera la même, il va de soi, mais les nuances, la force des accents, la puissance du crescendo sur omnes angeli et la cadence finale différeront nécessairement.

Mettre un bon intervalle entre la première et la seconde phrase. Audivit sera pris a tempo. Bien poser les premières notes des podatus de laetata . Pas de ralenti à Sion : y relier d’assez près exsultavérunt dont la descente sera retenue avec grâce, ainsi que toute la cadence finale.

GRADUEL

LE TEXTE

Elles craindront, les nations, ton nom, Seigneur,
Et tous les rois de la terre, ta gloire.

Verset. – Parce qu’il a édifié, le Seigneur, Sion.
Et il sera vu en majesté. Ps. CI, 16-17.

Le Psaume CI est la plainte du peuple juif en captivité. Il s’achève en un acte de confiance en Dieu qui reconstruira Jérusalem et lui rendra sa gloire :

Tu te lèveras, Seigneur, et tu auras pitié de Sion ;
Alors elles craindront, les nations, ton nom, Seigneur.

Mais, par delà la cité matérielle relevée de ses ruines, l’autre aussi est évoquée, la Jérusalem Céleste où le Verbe fait chair, Nom substantiel de Dieu, dominera tous les rois et sera vu dans la majesté de son infinie splendeur.

Les miracles et les enseignements pleins de sagesse de Notre Seigneur, que la liturgie fait revivre en ces Dimanches après l’Epiphanie, furent les premiers actes par lesquels il faisait reconnaître la puissance de son nom divin, comme aussi les premiers fondements de la Jérusalem nouvelle. La prophétie du Psaume commençait donc à s’accomplir.

L’Eglise la redit ici dans la joie de la voir réalisée en ces événements merveilleux ; de la voir s’accomplir de plus en plus au cours du temps ; puis, se tournant vers l’avenir et lui gardant son sens prophétique, elle la chante comme la vision future de l’éternité évoquée dans l’Introït, quand le Christ, après avoir achevé la Jérusalem nouvelle, y règnera dans la splendeur d’une gloire incontestée et reconnue de tous les peuples soumis dans l’amour.

LA MÉLODIE

(V) Timebunt gentes nomen tuum Domine,
Et omnes règes terrae gloria tuam.

La première phrase est la même que celle du Graduel Misit Dominus du Dimanche précédent. Elle s’accorde bien avec le caractère de crainte révérentielle qui est partout dans le texte en raison de la vision d’éternité qu’il évoque, mais elle est surtout pénétrée de certitude. La belle et noble formule de verbum suum, dans le Graduel Misit, se retrouve ici sur nomen tuum tout à fait adaptée, car le Verbe, qui est e Mot par lequel le Père se dit à lui-même ce qu’il est, est aussi son Nom. Elle l’enveloppe du même amour et de la même confiance, avec une nuance de grandeur, de puissance, d’autorité, peut-être plus marquée encore en raison du contexte.

C’est la même expression d’espérance forte dans la première incise de la seconde phrase, mais, à travers l’insistance très marquée de règes terrae, tout le mouvement va vers gloria tuam et en fait une magnifique louange qui s’élève lentement sur un motif qui évoque le grand Jubilate du Dimanche précédent. Elle s’achève en une très belle cadence finale, toute de paix : la paix de l’Eglise en contemplation devant la glorieuse éternité.

Le Verset.Quoniam aedificavit Dominus Sion et videbitur in majestate sua.

Il n’y a ici que de la joie. L’Eglise voit l’œuvre du Seigneur, la cité bâtie peu à peu, resplendissant, dans la vision lointaine de l’éternité, de la clarté de Dieu et de la majesté du Christ. Après avoir revêtu le nom divin d’une formule de tendresse à lui seul réservée, elle laisse aller sur Sion sa joie débordante d’enthousiasme, de fierté, de reconnaissance, d’amour, de désir. L’élan est splendide, c’est comme un cri modéré, retenu, prolongé, qui s’achève sur la cadence en la en une nuance délicate d’espoir – car ce n’est qu’une vision d’avenir… L’enthousiasme passe dans la phrase suivante où il se détend peu à peu sur vidébitur, le mot de la vision béatifique. La formule finale est très commune mais parfaitement adaptée à la contemplation de la majesté divine qu’elle chante.

La double note de timébunt bien appuyée de même celle de nomen, ce sont des bivirgas épisématiques. Avec le pressus de tuum, elles contribuent à donner un caractère de puissance et d’autorité à toute cette première phrase.

Beaucoup de vie dans la seconde ; relier gloria à térrae. Un fort crescendo sur l’arsis de tuam ; toute la thésis très retenue.

Le Verset, très alerte et joyeux. Bien rythmer quoniam aedificavit. Se complaire sur Dominus, bien appuyer la double note de la fin qui est une bivirga et porter l’élan jusqu’à la première du climacus au sommet, répercuter sur la première du second climacus, ne pas ralentir, ou très peu, et bien lancer Sion, large et ardent. A la fin sur le fa ce sont trois virgas. Peu de ralenti à la cadence.

Et videbitur, léger. La formule finale, paisible.

ALLELUIA

LE TEXTE

Le Seigneur règne, qu’elle se réjouisse, la terre !
Qu’elles soient dans la joie, toutes les îles ! Ps. XCI, 1.

C’est le Psaume de l’Introït. Le sens est le même : l’Eglise dit sa joie de voir le Christ régner.

LA MÉLODIE

Mélodie type déjà entendue le Ier Dimanche de l’Avent , et à la Messe de Minuit; on l’entendra à nouveau le Samedi de Pâques et pour l’Ascension. Les textes qu’elle revêt sont différents, mais ils se rapportent tous à Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle est en quelque sorte le leit-motiv qui chante les diverses étapes du voyage divin : l’attente du Sauveur, sa naissance, son règne qui commence avec sa vie publique, sa Résurrection, son Ascension. L’expression varie avec les mots, mais la joie est toujours là. Même le Premier Dimanche de l’Avent, alors que le texte est une supplication, à l’évocation du Sauveur, la prière, nous l’avons vu, fait place sur salutare tuum à une contemplation heureuse.

Ici il n’y a pas autre chose ; de la première à la dernière note, l’allégresse est partout ; Elle revêt au début une certaine ardeur sur regnavit, puis se fait légère et paisible tout le long des neumes qui se déroulent : avec, ici et là, des accents qui révèlent de quel amour profond elle jaillit.

Bien que ce soit une invitation à la joie, il ne faut pas presser le mouvement ; qu’il soit retenu, mais sans lenteur et bien vivant.

OFFERTOIRE

LE TEXTE

La droite du Seigneur a fait éclater sa puissance.
La droite du Seigneur m’a exalté.
Je ne mourrai pas, mais je vivrai,
Et je raconterai les œuvres du Seigneur. Ps. CXVII, 16-17.

Le Psaume CXVII fut sans doute composé pour la dédicace du second Temple après le retour de la captivité. C’est un chant d’action de grâces, qui s’achève en un cri de confiance et une promesse d’éternelle louange.

Dans ces deux versets, il s’agit du peuple juif et c’est lui qui parle. La main du Seigneur lui a rendu sa gloire. Il ne périra pas et proclamera les œuvres merveilleuses de son libérateur. Tel est le sens historique.

Il y en a un autre. Le retour de la captivité et la dédicace du nouveau temple étaient la figure d’une autre délivrance et d’une autre dédicace : la délivrance de l’humanité retenue sous l’emprise de Satan et son retour à Dieu, toute groupée dans le Christ pour être offerte par lui au Père, comme le temple vivant dont tous les autres ne sont que la figure.

C’est le sens de cet Offertoire. Le Christ – et avec lui tout le Corps mystique – chante les merveilles que Dieu a faites pour lui ; le miracle qui vient d’être relaté dans l’Evangile et, par delà cet incident, entre tant d’autres semblables, l’Incarnation, la Rédemption, l’Eglise… Déxtera Domini fecit virtutem. Puis, tourné vers l’avenir, vers la glorieuse éternité, il chante l’exaltation de cette absolue royauté qui se déploiera pour lui et ses membres en cette Epiphanie suprême, qui sera l’éternelle vie dans l’éternelle louange…Dextera Domini exaltavit me… vivam et narrabo opéra Domini.

Un sens plus actuel et plus personnel encore, si l’on peut dire, s’ajoute, du fait que ce texte est chanté au moment où se fait l’offrande de la matière du sacrifice. C’est en effet par l’Eucharistie que Dieu continue à déployer sa puissance en nous et qu’il nous exalte et qu’il nous donne la vie qui ne meurt pas et qui est, dès maintenant, éternelle louange.

LA MÉLODIE

L’Eglise commence par se complaire sur Dextera Domini en une sorte d’admiration reconnaissante et de vénération qui se courbe aussi bas que possible sur le nom divin. La louange y est déjà, mais comme retenue par la contemplation. Ce n’est qu’à partir de fecit virtutem qu’elle s’exalte. Alors, comme si elle prenait peu à peu conscience de tout ce que Dieu a fait dans le Christ et en elle, l’âme se laisse gagner par l’enthousiasme. Il monte, grandit, éclate sur le pressus du sommet ; passe dans la phrase suivante et y prend sur dextera Domini, nettement établi sur le do cette fois, une ardeur de plus en  plus intense qui pénètre tous les mots d’un courant de joie éclatante et les lance comme une proclamation glorieuse. Notez la fermeté de la ligne sur do, et les neumes qui insistent sur chaque syllabe, la distropha de déxtera – qui devrait être une bivirga allongée et répercutée – , la clivis épisématique de te, la répercussion sur celle de ra après la distropha, le pressus de Domini et le beau motif de exaltavit me avec son magnifique élan, ses deux répercussions, son pressus et la cadence pleine en VIIIe mode. Quelle affirmation fière et noble ! Cette ardeur se pénètre au début de la troisième phrase d’une inébranlable certitude, affirmée par l’arsis de non moriar et la tristropha de sed. Celle-ci toutefois a moins d’éclat ;il commence à insinuer une certaine douceur qui va se répandre sur les rythmes ternaires de vivam et pénétrer peu à peu la dernière incise qui chante, elle, la louange paisible de l’éternité. Elle s’achève sur l’admirable formule de Domini qui, entre le quilisma et les deux pressus, berce pour finir l’ardeur de notre désir.

Le mouvement sera plutôt large.

Le crescendo partira de la première note de fécit et sera conduit avec soin jusqu’au podatus allongé. Pas de ralenti ou si peu à virtutem. Le second déxtera très affirmé – la double note est une bivirga épisématique – sera rattaché de près à la première phrase dans le même mouvement de grande arsis qui va jusqu’au sommet de exaltavit me, lequel sera arrondi et ralenti.

Beaucoup d’énergie dans non moriar. La première note de sed bien posée et liée à la tristropha. Bien rythmer narrabo. Faire les pressus de Domini bien expressifs.

COMMUNION

LE TEXTE

Ils étaient dans l’admiration, tous,
Des choses qui sortaient de la bouche de Dieu.

C’est le résumé du verset 22 du chapitre IVe de Saint Luc. Il nous livre l’impression des habitants de Nazareth, lorsqu’ils entendirent Notre Seigneur parler, pour la première fois, dans leur synagogue. Ces mots sont bien à leur place car ce fut sans doute la même admiration après chacun de ses miracles. Mais il ne faut pas se contenter de les entendre dans ce sens historique.

L’Eglise les chante en effet comme l’expression de notre admiration pour ce que nous entendons du Christ, dans l’Evangile, dans l’enseignement de l’Eglise, dans l’Eucharistie ; et non seulement du Christ, mais des Trois Divines Personnes qui habitent en notre âme et qui parlent à qui sait les entendre. Notez que le texte porte  ici ex ore Déi et non ex ore ipsius comme dans l’Evangile.

LA MÉLODIE

Elle commence par évoquer d’une façon très heureuse sur mirabantur l’admiration qu’elle décrit. Elle signale ensuite les paroles divines par une gracieuse arsis sur de his et s’achève par un motif de tendre vénération sur de ore Déi.

Beaucoup de délicatesse dans mirabantur.

Bien lier de his à quae. Arrondir la note qui précède le pressus de ore.

Partitions

Epître, évangile et préface chantés de cette messe, voir ici