Dimanche de Sexagésime

Commentaires des pièces de cette messe par Dom Baron.

LEÇONS DES MATINES : Histoire du déluge (Gen. VI sq.)

ÉPÎTRE : Lettre de Saint Paul contre les Judaïsants de Corinthe. Fondements de son ministère auprès des Gentils (II Cor. XI, 19 – XII, 1).

ÉVANGILE : Parabole de la semence (Luc VIII, 4 sq.).

STATION : Saint-Paul hors les murs.

IDÉE CENTRALE : Les hommes se sont dressés contre Dieu ; Dieu les brise dans le déluge. Dans sa miséricorde, à cause de Noé, il sauve la race. Il renouvelle son alliance avec lui dans le sacrifice et lui confie la mission de repeupler la terre.

Noé était la figure, le Christ est la réalité. Par lui Dieu sauve les hommes, établit la nouvelle Alliance dans le sacrifice de la Cène et du Calvaire et lui confie la mission de repeupler la terre d’une race nouvelle en faisant les hommes vivre de sa vie, par la foi à sa parole et la communion à son sacrifice.

Cette mission, le Christ, après sa mort, la confie à ses apôtres et, d’une façon particulière pour les gentils, à Saint Paul dont la personnalité domine toute la messe en raison de la station.

Cette grâce de renaissance dans le Christ reçue au baptême, nous est à nouveau offerte à Pâques. Elle n’aura toutefois son effet que si chacun s’y dispose par l’audition, l’acceptation, l’assimilation de la parole divine et le détachement de tout ce qui s’oppose au développement de cette semence de vie.

INTROÏT

LE TEXTE

Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?
Lève-toi et ne me repousse pas jusqu’à la fin.
Pourquoi détournes-tu ton visage ?
Oublies-tu notre tribulation ?
Il est courbé jusqu’à terre,  notre corps.
Lève-toi, Seigneur, aide-nous et délivre-nous.

Ps.O Dieu, de nos oreilles nous avons entendu ;
Nos pères nous ont raconté ce que tu as fait pour eux. Ps. XLIII, 23-26, 2.

Ces deux versets sont une prière très simple dans laquelle le peuple Juif, écrasé sous l’épreuve et se croyant abandonné de Dieu sans raison, lui demande de revenir et de le sauver.

Elle est l’expression naturelle de ceux qui sont à ce point accablés sous l’épreuve, qu’ils sont devenus impuissants à prendre conscience du secours que leur procure le Seigneur, ou même de l’intérêt qu’il prend à leurs souffrances. Ils ne voient plus. Leur prière est courte : « Seigneur, revenez », et tout naturellement la plainte s’y mêle : «Pourquoi…Pourquoi m’avez-vous abandonné ? ».

Noé fut de ceux-là au temps du déluge, et le Christ Jésus dans son agonie et dans sa mort, et Saint Paul au milieu des épreuves variées qu’il nous conte dans l’Épître. Avec eux, les continuant, tous ceux qui souffrent au purgatoire et tous ceux qui sur la terre portent, dans l’esprit du Christ, les épreuves que Dieu laisse venir sur eux pour que leur âme, purifiée et fortifiée dans la foi, la confiance et l’amour, devienne capable d’une union plus étroite avec lui.

C’est leur voix qui chante dans l’Introït. La voix de l’Eglise qui prenant conscience de toutes ses souffrances physiques et morales, se tourne vers Dieu, comme brisée de fatigue, pour lui demander de lui rendre, avec la joie de son visage, la lumière qui l’aidera, elle et chacun de ses membres, à porter, comme il faut et aussi longtemps qu’il le faut, la croix rédemptrice.

LA MÉLODIE

Elle donne bien, dès le début, cette impression d’accablement, de dépression lourde. Le premier exsúrge est une prière à peine soupirée qui ne bouge pas et, avant même que le nom du Seigneur ait été prononcé, la plainte monte lente et triste : quáre… Sans amertume toutefois ; elle a même une touche délicate de tendresse qui s’épanouit sur Dómine et amène le second exsúrge, beaucoup plus osé, fort, pressant comme un appel d’ami. Mais ce n’est qu’un éclair. La mélodie redevient basse et pesante et la plainte monte à nouveau sur quáre. Elle est toujours lourde, mais pas aussi triste. C’est peut-être moins une plainte qu’un plaidoyer, l’exposé de la misère… Le Seigneur aurait-il oublié

Notez l’insistance sur tribulatióne – quatre fois le podatus sol-la ; et le salicus, en plus, pour renforcer l’idée, – et la descente si réaliste de adhaésit qui est comme l’enfoncement de l’âme dans l’épreuve qui la cloue à terre, impuissante à se libérer. Puis, brusquement, un sursaut : c’est toujours le même mot suppliant, exsúrge, mais il jaillit cette fois plus ardent, plus vif qu’il n’a jamais été : « Debout, Seigneur, aide-nous . » La mélodie, presque syllabique – à part le dernier mot qu’elle souligne d’un salicus – ne s’arrête nulle part ; elle a quelque chose de dramatique, comme un appel de détresse.

Le Psaume arrive alors comme le plaidoyer qui continue, très habilement d’ailleurs, en évoquant ce que le Seigneur a fait dans le passé pour son peuple.

Mener avec discrétion le crescendo de la première phrase, qui s’épanouira sur les deux pressus du second exsúrge avec beaucoup de ferveur. Bien accentuer repéllas et fínem.

Retenir la montée de quáre dans la seconde phrase, élargir légèrement le torculus de oblivísceris. La première note de vénter bien posée.

Un a tempo au début de la troisième phrase, mais discret.

GRADUEL

LE TEXTE

Qu’elles sachent, les nations, que ton nom est Dieu ;
Tu es seul le Très-Haut sur toute la terre.

Verset.Mon Dieu mets-les comme une roue et comme une paille devant la face du vent. Ps. LXXXII, 19, 14.

Dans le Psaume LXXXII, le psalmiste énumère devant Dieu les complots que ses ennemis ont tramés, puis il lui demande de les dissiper «  Mets-les comme une roue et une paille devant le vent », et de leur faire savoir qu’il est le seul Dieu, « et qu’ils sachent que ton nom est Dieu ».

Dans le Graduel, comme on le voit, l’ordre est interverti. Il en très souvent ainsi parce que la première partie du Graduel était comme l’antienne, et les versets, le psaume. De plus, le mot géntes est ajouté, ce qui adapte très heureusement le texte à l’Epître. Saint Paul, en une sorte de plaidoyer pro dómo, s’oppose avec force à ceux qui contrarient son œuvre. Ce plaidoyer qui, en raison de la station est tout à fait à sa place, prend dans le cadre liturgique un sens beaucoup plus étendu : il va contre tous ceux qui s’opposent au règne du Christ et demeure ainsi actuel pour tous les temps.

C’est dans ce sens universel, que l’Eglise entend aussi le Graduel. Elle en fait une prière et en même temps une sorte de sentence, qu’elle porte, avec l’assurance d’une autorité forte, contre ceux qui font obstacle à l’œuvre du Christ qu’elle a pour mission de réaliser.

LA MÉLODIE

(I) Scíant gentes quóniam nómen tíbi Déus
    Tu sólus Altíssimus super ómnem térram.

La première phrase est une prière qui demande avec force. L’Eglise veut que le Seigneur en finisse avec tant d’opposition, et elle le lui dit avec insistance. Il y a même dans le ton qu’elle emploie une sorte d’indignation à peine contenue qui, par-delà le Très-Haut, va vers ses adversaires dont elle veut se faire entendre.

Cette attitude ferme, quelque peu dure même, se décèle déjà dans les notes longues de scíant géntes sans cesse ramenées sur le fa, mais c’est dans le mouvement qui suit qu’elle se manifeste vraiment. Dans les rythmes ternaires qui montent légers mais de plus en plus pressants, on sent passer le zèle ardent de l’âme, impatiente des lenteurs de Dieu. Notez en particulier l’insistance sur le la des derniers neumes de Déus.

La seconde phrase n’est plus une prière à proprement parler ; c’est une protestation de foi, une proclamation de la divinité. Encore que cette proclamation soit faite à la face des nations, elle n’est pas pour elles ; elle est l’expression du peuple disant à Dieu sa croyance. C’est pourquoi il n’y a plus rien de dur ; la mélodie s’est établie en fa, et de beaux mouvements, pleins de noblesse et de grandeur, enveloppent les deux phrases, qui montent avec éclat vers les notes longues du sommet et redescendent en de longues thésis, toujours fermes, mais pleines de respect et de vénération.

Le Verset.Déus méus, póne íllos ut rótam et sícut stípulam ánte fáciem vénti.

C’est une prière que l’Eglise adresse à Dieu, sans aucune intention cette fois de toucher ses ennemis, sur qui elle demande que tombe enfin le juste châtiment.

D’abord toute simple, avec quelque chose de paisible, d’aimable, de familier, sur Déusméus, elle se fait très pressante sur póne íllos. Plus encore, sur rótam ; c’est un motif qui évoque, par son rythme et sa légèreté, la ronde qui tourne toujours, mais il est, en même temps, une très belle expression de prière ardente. Celui de stípulam, qui évoque la paille dans le vent, l’est moins, encore que la distropha en ait bien l’accent. L’objet de la prière n’est pas bien profond ; le châtiment des ennemis de Dieu s’accomode sans peine de ces fantaisies. La finale est une cadence que l’on rencontre assez souvent ; elle prend ici un caractère de gravité qui finit bien le Graduel.

Il faut bien entretenir le mouvement dans la première phrase. Il doit aller, sans rien qui l’arrête, jusqu’à la fin. Une légère accélération des porrectus de quóniam nómen ; ceux de Déus au contraire, un peu retenus.

Beaucoup de vigueur dans la seconde phrase.

Rótam et stípulam très liés.

TRAIT

LE TEXTE

Tu as ébranlé la terre et tu l’as déchirée ;
Guéris ses meurtrissures car elle est troublée ;
Afin qu’ils fuient devant l’arc,
Afin qu’ils soient sauvés, ceux que tu as choisis. Ps. LIX, 4, 6.

David écrivit le Psaume LIX à un moment où son royaume était attaqué de tous les côtés à la fois. Il est une prière pour que le Seigneur rétablisse la situation et permette à son peuple choisi de se sauver de la défaite.

Dans la liturgique de la Sexagésime, il est une prière pour le salut du monde : la prière de Noé et de ses fils à l’heure du Déluge, la prière de David, la prière du Christ, enfin la prière de tous les fidèles qui attendent, de la Rédemption et de Pâques qui la prolonge, le rétablissement de l’ordre et le salut des prédestinés.

Tout en gardant ce sens général, on appliquera le second verset à la conversion des gentils et de tous les peuples dispersés après le Déluge et la tour de Babel. Beaucoup de Pères de l’Eglise interprètent le Psaume dans ce sens, ce qui contribua peut-être à en fixer le choix comme paraphrase de l’Epître, le jour où Saint Paul était fêté dans sa basilique.

LA MÉLODIE

L’intonation est à signaler comme particulièrement expressive. Certains manuscrits ont les doubles notes écrites en bivirgas ; ce qui indiquerait un appui très suppliant. Toute la phrase d’ailleurs a le caractère d’une prière ardente.

Sána est moins déprécatif ; se garder de la chanter trop fort.

Sur ut fúgiant au contraire, le même thème sonne très juste car ce sont des mots qui demandent la défaite des ennemis. La double note de fúgiant est une bivirga ; qu’elle soit appuyée et forte. Liberéntur, très priant ; de même toute la formule finale.

OFFERTOIRE

LE TEXTE

Affermis mes pas dans tes sentiers,
Afin qu’ils ne soient pas chancelants, mes pieds.
Incline ton oreille et exauce mes paroles.
Rends éclatantes tes miséricordes
Et sauve ceux qui espèrent en toi. Ps. XVI, 5, 6, 7.

Il y a deux façons de faire entre ces trois versets dans la liturgie de la Sexagésime.

On peut les considérer comme faisant suite aux derniers mots de l’Évangile : « Le grain qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la Parole avec un cœur bon et excellent, la retiennent, et portent du fruit dans la patience ». Ils sont alors une prière pour obtenir la grâce de mener à bien le long et dur labeur de l’assimilation de la parole divine. Pérfice gréssus méos… Rends fermes ma pensée et ma volonté dans les voies que m’ont tracées tes paroles. Ce qui est bien suivre le Christ : « Je suis la Voie, je suis la Lumière ; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres… ».

On peut ainsi les rattacher au sacrifice, qui commence avec l’offrande du pain et du vin. Ce serait alors une prière pour demander la persévérance dans la voie du sacrifice ; dans l’offrande de soi et l’immolation qui s’opère peu à peu par l’acceptation et le support des épreuves dans l’esprit du Christ : ce qui est bien aussi mettre ses pas dans la trace de ses pas. « Celui qui veut venir après moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »

Aucune des deux applications ne s’impose, il va de soi. La seconde toutefois cadre mieux avec l’ensemble de la messe ; elle est comme l’acceptation par l’âme, enfin pacifiée, des épreuves si lourdes dont elle se plaignait dans l’Introït, et qu’elle voit mieux, à la lumière de l’Évangile, comme la croix nécessaire que la miséricorde divine a posée sur elle et qui portera en son temps son fruit d’éternelle vie.

LA MÉLODIE

Elle a du commencement à la fin un caractère d’intimité paisible. L’âme parle à Dieu et ne se soucie que de lui et d’elle-même. Elle souligne très fortement gréssus méos d’un motif simple, doux, mais très ferme – notez les deux répercussions, le salicus, la clivis allongée et la cadence sur fa par l’oriscus – puis elle laisse sa tendresse heureuse s’épanouir sur sémitis túis en un admirable motif, gracieux, souple, et qui sachève en une nuance d’exquise délicatesse sur la cadence du IVe mode. La même nuance de douce fermeté revient sur non moveántur et aussi la même délicate tendresse sur vestígia méa, encore que la joie y soit moins marquée.

Dans la seconde phrase, le ton de la supplication est, au début du moins, quelque peu plus vif, mais c’est la même atmosphère de simplicité, de confiance abandonnée, de paix. La mélodie ne bouge pas… L’âme est fixée en Dieu et si sûre d’être exaucée, qu’elle ne sent nul besoin de presser sa demande.

La troisième, plus encore que les autres, chante le bonheur profond de l’intimité divine dans lequel est fondue la prière. Le premier mot est mirífica est particulièrement expressif de cette plénitude de joie. C’est le motif de mirabilis dans l’Introït de Pâques . Le mouvement, un peu plus marqué, souligne de nuances délicates túas, sálvos fácis et surtout sperántes in te, qui est le mot de la confiance enfin réalisée.

Mouvement tranquille. Gréssus méos quelque peu retenu. Le motif de sémitis très lié, le sommet bien arrondi. Pas de ralenti à túis, y lier tout de suite ut non.

Bien faire les accents toniques de la seconde phrase – túa, exáudi, vérba – légers et soulevés.

Les premières notes du podatus de misericórdias un peu allongées. Soulever l’accent de fácis et poser la voix délicatement sur la distropha ; allonger le podatus répercuté.

COMMUNION

LE TEXTE

Je m’approcherai de l’autel du Seigneur,
Du Dieu qui réjouit ma jeunesse. Ps. XLII, 4.

Dans le Psaume, ce verset dépend étroitement de celui qui précède : « Envoie ta lumière et ta vérité. Elles me conduiront sur ta montagne sainte et dans tes tabernacles. Et je m’approcherai de l’autel… »

Remis ainsi dans son contexte il entre pleinement dans la liturgie du jour. La lumière, fruit de  la parole divine, conduit l’âme au sacrifice où elle trouve, dans le pain qui a toutes les délectations, la joie de la jeunesse, indispensable pour porter, dans l’esprit du Christ, et jusqu’au bout, les épreuves de la vie. C’est dans cet esprit que l’âme le chante ; comme le chantèrent ceux qui lui sont proposés en modèle aujourd’hui : Noé, élevant son autel dans la lumière des paroles réconciliatrices, Saint Paul, ravi jusqu’à la vision du sacrifice éternel. Avec toute l’Eglise, qui, en ce moment même, entre dans la joie du sacrifice eucharistique, elle le chante au futur parce que, plus elle participe au sacrifice du Christ, plus elle sent ardent en elle le désir d’y participer davantage.

LA MÉLODIE

Un seul sentiment : la joie ; la joie d’un bonheur vers lequel on va. Elle exulte dès le début dans le bel élan de Introíbo, avec quelque chose de vif qui est le propre de toutes les joies de départ, puis va croissant jusqu’à altáre Déi où elle s’épanouit en une nuance de vénération aimante sur le nom divin. Il y a moins d’éclat dans la deuxième phrase. C’est une joie plus intérieure, une joie d’intimité, avec un accent de juvénile ardeur sur juventútem.

Ainsi s’achève dans la joie exultante du sacrifice désiré l’admirable processus de cette messe. L’âme, écrasée sous l’épreuve, commence par se plaindre, dans l’Introït, de la lourdeur de la croix. Eclairée par la parole divine, et après avoir prié avec ferveur dans le Graduel et dans le Trait, elle est pacifiée et demande, dans l’Offertoire, que le Seigneur la garde dans son sacrifice. A la Communion, réconfortée par le sacrement, elle va à ce sacrifice de toute la force et de toute la joie de son désir.

Chanter dans un bon mouvement, sans ralentir à la cadence de Déi. Par contre, la clivis de lætíficat sera bien retenue ; de même le podatus de juventútem.