Dimanche de la Quinquagésime

Commentaires des pièces de cette messe par Dom Baron.

LEÇONS DES MATINES : Histoire d’Abraham (Gen. XII).

EPÎTRE : Hymne à la Charité (I Cor. XIII)

ÉVANGILE : Annonce de la Passion ; Guérison de l’aveugle de Jéricho (Luc XVIII, 31-43).

STATION : Saint Pierre.

IDÉE CENTRALE : La grande figure d’Abraham domine et unifie tout. Dieu le choisit pour se faire un peuple. Il lui donne une foi inébranlable, une confiance absolue et une charité qui a toutes les qualités que nous décrit Saint Paul dans l’Epître. Dans cette soumission totale de son intelligence et de sa volonté, il est mené par Dieu, qui le fait réaliser ses desseins au milieu d’épreuves terribles. Il renouvelle l’alliance avec lui et le fait père d’une innombrable postérité, qui n’est pas seulement le peuple juif, mais tout le peuple chrétien qui en est l’achèvement.

Abraham était la figure du Christ qui devait, lui, donner au peuple de Dieu sa forme parfaite et le conduire, par la sagesse de sa vision et l’infinie miséricorde de sa charité, dans la terre promise de l’éternelle béatitude. Il demeure, par toutes ses qualités, le modèle du Chrétien qui doit, s’il veut recevoir comme lui en récompense la vision du Christ dans la joie, tendre de toutes ses forces vers la même foi, la même confiance, la même charité, et en vivre ; toutes choses qui sont le fruit du sacrifice que Pâques va ramener et renouveler devant nous pour que nous y entrions de plus en plus profondément.

INTROÏT

LE TEXTE

Sois pour moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge afin que tu me sauves.
Car tu es mon firmament et mon refuge.
Et à cause de ton nom tu seras mon guide et tu me nourriras.

Ps.En toi, Seigneur, j’ai espéré, que je ne sois pas confondu.
Dans ta justice, délivre-moi. Ps. XXX, 3-4, 1.

Une expression est à préciser dans la traduction : própter nómen túum. Elle peut revêtir des sens légèrement différents : à cause de ta bonté, pour la gloire de ton nom, pour l’honneur de ton nom, en raison de ce que tu as promis en engageant ta parole. C’est le dernier qui est sans doute le plus dans le contexte, Dieu ayant fait à Abraham et à sa postérité de multiples promesses qui l’engageaient effectivement.

Ecrit par David au cours de ses persécutions, le Psaume XXXe est devenu le Psaume de l’abandon absolu dans la paix, depuis que Notre Seigneur s’est servi du verset 6e pour exprimer au Père, au moment où il allait mourir, la remise de son âme pacifiée : In mánus túas comméndo Spíritum méum…Entre tes mains je remets mon esprit.

C’est dans ce sens qu’il faut entendre les trois versets qui forment l’Introït. Ils sont la voix d’Abraham, du Christ, de tous ceux de leur race, de tous les membres de l’Eglise, demandant à Dieu de les recevoir, de les prendre en lui, de les couvrir de sa protection comme nous couvre le firmament ; de les nourrir, en leur donnant sans cesse le Pain de vie qui est son Verbe : Parole divine et Eucharistie. Tout cela, en attendant que, la mort nous ayant permis de mettre en acte toute notre puissance de vie, nous jouissions à jamais de la vision des Trois établis en paix dans la Terre promise et nourris éternellement, dans cette vision même, du pain des anges qui fait la béatitude.

LA MÉLODIE

Elle se déroule dans une atmosphère de douceur, de tendresse joyeuse, de paix abandonnée. Il n’y a pas d’angoisse, pas de supplication ardente ; on sent que l’âme est sûre d’être exaucée ; mieux encore, qu’elle l’est déjà. Elle a ce qu’elle demande : Dieu. Elle ne le cherche pas ; elle le possède, elle se repose en lui, réfugiée, à l’abri, couverte de sa tendresse dont elle expérimente la protection, forte comme un rocher à l’entrée d’une grotte, douce, lumineuse, immense et profonde comme le firmament. C’est moins une prière proprement dite qu’une sorte de parole d’amour, dans laquelle l’âme demande, uniquement pour recevoir une réponse où sera toute la tendresse de l’aimé. D’om le caractère d’intimité heureuse qui est partout.

Le développement mélodique est très restreint dans les deux premières phrases : quelques notes bien posées sur la tonique, une douce pression, qui commence sur les deux syllabes de Déum, monte en un rythme gracieux sur protectórem et se renouvelle, avec une nuance bien marquée de supplication, sur refúgii.  Après un accent un peu plus prononcé sur ut sálvam me qui met en relief le désir ardent qu’a l’âme d’être sauvée, cette douce ardeur se détend en un retour paisible et heureux à la tonique.

Même atmosphère de bonheur dans la second phrase mais nuancé d’une joie de plus en plus vive à mesure que se présentent à l’esprit les raisons d’avoir confiance. La mélodie a monté d’une tierce sur firmaméntum. Elle le fait à nouveau sur refúgium mais, dans l’une et l’autre incise, c’est vers méum que va tout le mouvement. Il y a là une tendresse que chacun comprend : « Tu es mon firmament à moi… » Gracieuse sur le premier méum, elle devient sur le second beaucoup plus ardente avec une nuance délicate de bonheur intime qui va trouver son plein développement dans la douceur profonde de la finale es tu.

La troisième phrase chante le guide bien aimé qui conduira l’âme dans les sentiers de la béatitude promise. Après avoir souligné d’un accent de ferme confiance própter nómen túum, le mot de la promesse, la mélodie dans un très bel élan s’élève d’une octave et va s’épanouir sur míhi dans un accent de joie enthousiaste cette fois ; la joie d’être conduit sur le chemin de la lumière et de l’amour par celui qui est la Lumière et l’Amour mêmes.

La dernière incise est, elle aussi, pleine de bonheur, mais d’un bonheur plus intime encore. La mélodie est revenue à la tonique ; elle souligne et d’un pressus sur lequel se mettra l’ardeur du désir, et, par une cadence bien posée sur la double note et le torculus allongé, elle s’achève dans la paix heureuse qui depuis le début ne l’a pas quittée.

Le Psaume reprend l’idée sur son rythme plein de joie et dans la même atmosphère.

Toutes les doubles notes ; celles de Déum, les deux – de méum, de própter, de enútries sont des bivirgas épisématiques. La première note du climacus de refúgii, dans certains manuscrits, est doublée d’une virga et les deux sont marquées d’un épisème. Bien les appuyer toutes, avec une pression délicate où passe le cœur. C’est de ces nuances d’intelligence et d’amour, disons : de vie, qu’est faite toute l’expression de cette pièce merveilleuse.

Retenir avec grâce le motif de Déum. Les porrectus de protectórem, légers. Bien accentuer sálvum.

Dans la deuxième phrase, veiller au phrasé de firmaméntum. Le crescendo de la troisième s’épanouira sur míhi avec une grande douceur.

GRADUEL

LE TEXTE

Tu es le Dieu qui fais des merveilles à toi tout seul :
Tu as fait connaître aux nations ta puissance.

Verset.Tu as délivré par ton bras ton peuple, les fils d’Israël et de Joseph. Ps. LXXVI, 15-16.

Dans leur sens littéral, ces deux versets ont trait à tout ce que Dieu a fait pour le peuple juif.

Ils s’appliquent ici d’une façon particulière à Abraham, au Christ, à l’Eglise. Par eux Dieu a manifesté sa puissance. Il a fait à Abraham et à sa race une place parmi les nations. Il a fait le Christ et l’Eglise conquérir les peuples eux-mêmes. Plus encore, il a, par son bras, sauvé tous les hommes, en les faisant un avec lui dans la charité et en les fixant dans l’éternelle béatitude de la Terre promise.

C’est son admiration et sa reconnaissance pour cette merveille d’amour, décrite en termes si précis par Saint Paul dans l’Epître, que l’Eglise chante dans le Graduel, comme un hommage à la miséricordieuse bonté qui l’a voulue et qui l’a faite.

LA MÉLODIE

(III) Tu es Déus qui fácis mirabília sólus
Nótam fecísti in géntibus virtútem túam.

L’intonation est admirable de révérence humble et douce. Montant du grave vers la cadence si fine de mi, elle amène le motif de Déus – presque exclusivement réservé au nom divin – qui se développe dans le même sentiment avec peut-être une nuance de tendresse plus marquée. Après cette première incise, qui nous établit en relation d’intimité avec le Seigneur, la mélodie s’emploie à chanter sa louange. Elle s’élève sur qui fácis mirabília dans un magnifique élan d’ardeur enthousiaste qui ne la quittera plus.

Par delà la cadence de sólus, où se retrouve la révérence du début, cette ardeur passe à la seconde phrase où elle s’intensifie en un mouvement hardi qui dit fort bien la joie et la fierté de ceux qui ont été l’objet et l’instrument de cette puissance divine ; Notez le pressus qui insiste sur le si de fecísti et ceux de géntibus qui mettent le mot en un relief si fort. Même cadence de vénération pour finir la phrase, et le mouvement repart sur virtútem. Ce n’est pas un élan hardi qui le caractérise cette fois, mais une série de notes longues. Bien posées et répercutées sur le mot même qui dit la puissance de Dieu, elles donnent très nettement l’impression d’une autorité qui s’impose et de la force qui l’impose.

Le Verset.Liberásti in bráchio túo pópulum túum, fílios Israël et Joseph.

L’expression est la même que dans la première partie. Aussi bien le sens aussi est le même ; c’est seulement un exemple particulier de la puissance divine se manifestant au monde. Une nuance de reconnaissance émue s’y mêle toutefois dans la première phrase, amenée par bráchio túo, si évocateur des bras du Christ étendus sur la Croix. Il s’agit de nous ; chacun de nous ayant été touché par les bras sauveurs, qui, à travers les sacrements, s’offrent à tous ceux qui veulent les saisir et profiter de leur force libératrice.

La mélodie a moins d’éclat cependant dans son ensemble. La première phrase s’achève bien sur la cadence du VIIIe mode, mais toute l’incise de bráchio túo demeure en la mineur, sans compter que, selon toute probabilité, l’intonation était sol-si et non sol-do. Cette nuance, où passe comme une touche délicate de compassion et de repentir, se prolonge sur pópulum túum tout le long de la seconde phrase. C’est une longue insistance. Les trois cadences en demi-ton sur si ou sur mi, y mettent comme une nuance de tendresse qui n’ose pas se laisser aller, retenue qu’elle est par le souvenir du passé.

Dans la troisième phrase, un bel accent de joie jeune, fraiche, ardente, soulève l’admirable vocalise qui, sur fílios Israël, chante la radieuse beauté de l’Eglise rachetée par le Christ et sans cesse embellie du vif éclat de son Sang précieux. On remarquera notamment le motif répété de la deuxième incise si léger, la grâce du retour de sol à do et la cadence qui, de la tristropha où s’est épanouie l’idée, descend vers le grave, mais s’arrête dans la plénitude du Ier mode cette fois. Le dernier mot repart en sol. C’est comme un nouveau mouvement qui se développe en une thésis, pleine de modération et de grâce, elle aussi, et qui s’achève sur la cadence du mode en une nuance toute de contemplation.

Il faut chanter avec vie, faute de quoi, au lieu d’une louange, ce serait une plainte. Elargir légèrement le torculus de fácis ; de même le motif de nótam.

Rattacher d’aussi près que possible virtútem à géntibus. Faire les répercussions de la troisième phrase assez fortes.

Dans le Verset, passer sans respirer par-dessus le quart de barre de túo, retenir légèrement le début de pópulum, y compris la montée qui suit le quart de barre.

Faire attention de ne pas précipiter fílios Israël après la cadence de túum ; lier et arrondir les sommets de la vocalise, ralentir la descente sur re. Bien rythmer la cadence de Joseph.

TRAIT

LE TEXTE

Acclamez le Seigneur, toute la terre,
Servez le Seigneur dans la joie ;
Entrez en sa présence avec joie.
Sachez que c’est le Seigneur qui, lui-même, est Dieu.
Lui nous a fait et non pas nous ;
Nous, nous sommes son peuple et les brebis de son pâturage. Ps. XCIX, 1-2.

Une invitation à louer Dieu et à le servir dans la joie. Elle vient ici fort à propos. Dans le Graduel, l’Eglise a glorifié le Seigneur pour tout ce qu’il a fait ; elle invite maintenant toute la terre et chacun de ses habitants à  se joindre à elle en une louange universelle.

LA MÉLODIE

Ce sont les formules ordinaires des Traits du VIIIe mode. L’application aux paroles n’a rien de particulier. Un mouvement alerte contribuera à donner à cette invitation son caractère d’appel joyeux.

La première phrase du dernier verset est originale. Elle attire l’attention sur et non ípsi nos, avec une pointe d’esprit peut-être ; mais elle est bien à sa place.

OFFERTOIRE

LE TEXTE

Béni es-tu Seigneur, enseigne-moi tes justes lois.
De mes lèvres, je dirai tous les préceptes de ta bouche. Ps. CXVIII, 12-13.

Ces deux versets sont une belle paraphrase de l’Évangile. « L’aveugle guéri le suivait en glorifiant Dieu et tout le peuple ayant vu cela rendit gloire à Dieu… » Nous sommes à la fois l’aveugle guéri et le peuple qui loue. Nous glorifions Dieu : Benedictus… ; et nous lui demandons ce que l’aveugle a demandé : de connaître de mieux en mieux sa volonté et de voir en toute circonstance ce qu’il convient de dire et ce qu’il convient de faire.

LA MÉLODIE

Elle est toute en demi-teinte ; il n’y a pas de supplication poussée dans la prière ni d’éclat dans la louange. Elle se développe dans une douce atmosphère de paix et de joie délicate. Elle n’a pas absolument le ton d’intimité de l’Introït mais s’en approche de très près.

Les deux punctums allongés de l’intonation, la grâce ravissante des rythmes binaires de ce premier mot, les clivis do-si répétées et allongées, elles aussi, donnent à toute la première partie quelque chose de très tendre et de très humble à la fois. L’âme, toute avec le Seigneur, ne sent pas le besoin de pousser sa prière mais se trouve en même temps comme timide dans l’expression de sa louange. Elle s’enhardit quelque peu sur le premier justificatiónes túas ; mais c’est seulement à la fin de la deuxième phrase, après qu’elle a redit, sur les mêmes notes, sa louange délicate, qu’elle lance sa joie sur túas en un très beau motif qui proclame en même temps son ardente admiration pour la sagesse et l’amour de celui qui est la lumière et qui la donne avec tant de bonté.

Il y a dans la troisième phrase plus de mouvement et aussi une nuance de fermeté – notamment sur lábiis méis et sur pronuntiávi – qui sert bien les mots de la promesse.

Après une nouvelle cadence en fa qui rime avec celle de túas, cette même ferme assurance se retrouve dans la troisième phrase qui s’achève en une très belle formule. L’âme toute en contemplation de la divine Sagesse, y berce son bonheur sur les rythmes admirables dont elle s’est déjà servie pour chanter les charmes de l’Epoux dans le Graduel Diffúsa est.

Ce chant demande beaucoup de délicatesse.

Bien élargir les clivis de dóce me. Elargir également quelque peu la montée sur in lábiis ; y relier pronuntiávi.

Relier aussi la dernière phrase à la précédente de très près. Oris demande beaucoup de soin. Pour lier comme il faut les intervalles de quarte sol-do, on élargira légèrement le sol. Bien balancer les rythmes binaires de túi.

COMMUNION

LE TEXTE

Ils mangèrent et furent rassasiés à l’excès ;
Et leur désir, il le leur accorda, le Seigneur ;
Ils ne furent pas déçus dans leur désir… Ps. LXXVII, 29-30.

Ces deux versets ont trait à la manne qui fut, dans le désert, la nourriture du peuple en marche vers la Terre promise. Dans un sens très large et en dehors du contexte, on peut l’entendre aussi des bienfaits matériels de toute sorte dont Dieu combla Abraham et sa postérité ; mais son vrai sens spirituel a trait à l’Eucharistie dont la manne était la figure.

Chant de communion parfaitement adapté. Au moment où elle se nourrit de la chair et du sang du Christ, l’Eglise se redit à elle-même ces mots par lesquels les Juifs chantaient la satisfaction de leur désir, comme le témoignage de la joie que lui apporte la communion et comme le gage de la béatitude dont, apr elle, elle jouira un jour dans la Terre promise de l’éternité.

LA MÉLODIE

Le texte n’est qu’un récit et l’auteur l’a traité comme tel, très sobrement, mais dans une atmosphère de joie profonde.

Joie sans éclat ici encore, mais qui est partout ; dans le mouvement discret de l’intonation qui va s’épanouir sur le pressus dans un rythme et une tonalité si franche, dans la souplesse admirable de saturáti sunt, dans les cadences profondes de nímis et de eórum si expressives d’une satisfaction totale, dans le beau mouvement de éis si plein de fervente gratitude pour la miséricorde du Seigneur qui se pencha sur les pèlerins de la Terre promise et qui continue de se pencher sur ceux de la Jérusalem céleste, dont nous sommes…

Dans la dernière phrase, il faut noter le bel accent de fraudáti. Cette constatation heureuse de la promesse tenue et dépassée se développe jusqu’à la fin.

Sur l’admirable motif de a desidério vient s’y ajouter l’assurance que le désir, sans cesse renaissant, de posséder toujours plus le Seigneur dans l’Eucharistie sera, lui aussi, sans cesse comblé… et au-delà.

Chanter avec beaucoup de souplesse.

Donner un peu de poids à la syllabe accentuée de manducavérunt, de même à la première note des podatus de et saturáti. Pas de ralenti à eórum. La double note de fraudáti est une bivirga épisématique. Qu’elle soit bien appuyée et que toute la confiance que donne à l’âme l’action miséricordieuse du Seigneur, y passe et se continue, mêlée au désir, sur a desidério, qui sera très expressif.