Magnificat s'inscrit naturellement dans une lignée, celle commencée par
un dom Guéranger ou un saint Pie X qui restaurèrent le chant grégorien
dans sa notation et son exécution. Il est incontestable que l'abbaye de
Solesmes joua un rôle historique dans cette œuvre, à tel point que la
notation rythmique de Solesmes est devenue une norme commune.
Précisons d'emblée nos principes directeurs afin d'éviter les confusions et les polémiques d'écoles habituellement stériles. La référence en matière de mélodies grégoriennes est l'Edition vaticane. Le travail de Solesmes consista essentiellement en une interprétation des manuscrits afin de préciser le rythme des pièces. Ce travail s'est matérialisé par l'ajout d'épisèmes verticaux et horizontaux, épisèmes interprétés de différentes manières par ceux qui ont accepté d'en tenir compte. (cf à ce sujet l'article de Dom Mercure) Mais tout le monde en convient, l'interprétation faite par Solesmes n'est pas un dogme, et la manière dont beaucoup interprètent la notation de Solesmes l'est encore moins.
Ces considérations n'ont pas pour but de relativiser à outrance l'interprétation du chant grégorien, ni d'enlever son mérite à l'école de Solesmes. Au contraire, nous souhaitons œuvrer dans le sens d'une continuité. Il ne faut pas perdre de vue que le chant grégorien est le chant de l'Eglise catholique, le chant liturgique par excellence, avant d'être matière à polémique pour universitaires ou techniciens grégorianistes. De ce fait, tout progrès susceptible d'être réalisé en matière d'interprétation du chant grégorien ne devra pas perturber les bonnes habitudes prises dans les lieux de culte où ce chant est déjà cultivé. La logique dans les principes veut aussi qu'on tende à supprimer les mauvaises... C'est pourquoi, le premier principe directeur dans la notation rythmique de ce livre a été d'assurer l'équivalence de la notation rythmique réalisée par Solesmes, de telle sorte qu'une chorale dont les membres disposent de deux versions écrites différentes (les anciens livres de Solesmes et notre nouveau manuel) puisse réaliser un chant harmonieux. C'est là un principe qui nous tient particulièrement à cœur : améliorer l'acquis d'une manière homogène.
Plusieurs facteurs nous ont poussé à continuer pour notre part le travail sur le rythme grégorien. Solesmes est conscient de certaines faiblesses des anciennes éditions et c'est pourquoi l'abbaye édite de nouvelles versions de livres de chant grégorien. Ces nouvelles éditions font fi de l'ancien système de notation des épisèmes, livrant directement les manuscrits qui ont servi à l'élaboration de celui-ci, ce dont les universitaires se réjouissent - plus que les dirigeants de chorale paroissiale. Ces éditions correspondent à un état de fait dans la pratique actuelle du grégorien : le chant grégorien est essentiellement réduit à une affaire de spécialistes. Par ailleurs, ces nouveaux livres donnent les pièces grégoriennes suivant l'ordre de l'année liturgique modifié par la réforme de 1969, ce qui rend ces livres inutilisables là où la liturgie de toujours est maintenue.
Autres constatations :
- L'interprétation que font la plupart des choristes chantant à partir des manuels de Solesmes tombe souvent dans un simplisme qui donne au chant une allure peu gracieuse. L'interprétation de l'épisème horizontal va généralement dans le sens d'un allongement de la note qui en vient très souvent à être doublée, ce qui est manifestement abusif. A force de vulgariser l'interprétation de Solesmes, on en vient à une notation à deux temps : les notes longues et les notes courtes ; toutes les autres nuances sont inexistantes et tout épisème horizontal n'est plus qu'un blocage de la mélodie, lui enlevant son rythme et donc sa fluidité. Le fait est particulièrement notable pour les torculus et les neumes comportant plusieurs notes épisémées consécutives ; dans certains chœurs, leur interprétation en devient interminable et témoigne d'une lourdeur ni religieuse, ni musicale. Pourtant, cela n'était pas l'esprit d'un Dom Gajard, car dans le paroissien romain, on lit : « A noter que l'épisème horizontal n'entraîne pas de lui-même un ictus rythmique puisque ce n'est pas une longueur matérielle et pesante qu'il exprime, mais une simple nuance expressive ».
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La notion de « liberté rythmique » se transforme dans la pratique en absence de rythme. Pourtant, toute musique doit comporter un rythme, au risque, en cas contraire, de perdre jusqu'à son existence même. Le rythme grégorien est binaire ou ternaire, mais combien de choristes sont capables de discerner ce rythme grégorien ? Les épisèmes verticaux de Solesmes sont ignorés le plus souvent, ce qui est à déplorer. Afin de mettre le rythme en évidence et de favoriser ainsi une expression rythmique réelle, nous avons rajouté des épisèmes verticaux là où une lecture rapide ne permettait pas de placer l'accent rythmique de façon immédiate. De plus, au plan graphique, nous avons allongé quelque peu l'épisème vertical afin de le mettre particulièrement en évidence, et nous avons raccourci une partie notable des épisèmes horizontaux placés par les éditions de Solesmes, afin que, dans la pratique, ils ne soient plus des blocages rythmiques mais plutôt une aide à une interprétation expressive.
- On peut légitimement se poser la question de l'interprétation des épisèmes affectant plusieurs notes qui se suivent. De fait, ces épisèmes interminables ont toujours le néfaste effet de briser l'élan de la phrase mélodique. Et comme, de fait, l'épisème horizontal est généralement interprété dans le sens d'un allongement de la note, nous avons réduit ces épisèmes géants pour ne les attribuer qu'à la première note du neume en question. Cela concerne particulièrement les torculus et les climacus. De fait, les torculus en fin de phrase ne nécessiteraient pas d'épisème, puisque la phrase en est à sa retombée, ce qui conduit naturellement à un ralentissement.
Résumons :
- L'épisème vertical reste le signe d'expression rythmique, et le plus important.
- L'épisème horizontal marque un signe expressif qui ne doit pas conduire à rallonger la note (encore moins à la doubler).
- Les épisèmes placés dans les anciennes éditions de Solesmes, et qui à la lumière d'une lecture des manuscrits apparaissent manifestement abusifs, ont été mis en traits fins. Une bonne interprétation rythmique encourage à les ignorer. En fin de compte, il appartient au chef de chœur de décider.
Ainsi donc, en cherchant à améliorer la notation du chant dans ce livre, notre but est bien de respecter les consignes données pas saint Pie X dans son motu proprio du 22 novembre 1903 :
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promouvoir « la sainteté » du grégorien, spécialement en réglant cette liberté du rythme du chant sacré, comme on règle les autres mouvements liturgiques.
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Conserver « l'universalité du chant grégorien ». Ce manuel est simple d'utilisation et les chants sont à la portée du plus grand nombre. De plus il complété par la série de compact disques des pièces grégorienne de l'année liturgique, rendant l'interprétation du chant possible à tous.
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Encourager « un art véritable » dans l'exécution du chant sacré, afin « que personne ne puisse, à son audition, éprouver une impression fâcheuse ». A cette occasion, il nous semble utile de rappeler que les bonnes intentions ne suffisent pas à former le beau chant et que « le zèle de la maison de Dieu » qui dévorait le psalmiste devrait, à défaut de dévorer, du moins animer les choristes en vue de répétitions régulières, c'est-à-dire au moins hebdomadaires. Sans cela, il est difficile, voire impossible, de chanter le grégorien sans générer « une impression fâcheuse ». N'oublions jamais le principe : il vaut mieux chanter peu mais bien, plutôt que tout et mal. Certaines scholæ grégoriennes feraient souvent mieux de n'exécuter qu'une partie des pièces du propre de la messe, en les travaillant suffisamment - cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant -, plutôt que de s'aventurer dans des terrains qui manifestement ne sont pas à la portée de leurs moyens.
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